Le temps est suspendu – (inédit)

(non narration en souvenir des récits entendus dans mon enfance de la bouche de mes grands-pères et oncles)

L’histoire commencerait par des considérations sur le décor. Le lecteur devrait imaginer ou ressentir couleurs et odeurs appropriées au lieu, rien qu’en ouvrant les yeux.

Il s’agirait d’une scène ordinaire : prairies et champs, machines agricoles et bêtes domestiques, avec au loin contre le pommier, un poney appuyé. Autant dire qu’il fait chaud. Le temps est suspendu avec dedans toutes ses imperfections, ses questions mal posées, l’inquiétude, et pourtant domine le sentiment de calme. Et qui dit calme entrevoit la part de fatalité qui, une fois le crépuscule arrivé et la fraîcheur tombée, fera condenser des gouttes de destin passé par les distilleries du cru. Du cidre brut devenu calvados, façon normande. Ni oui ni non, et oui et non, au gré des ombres déposées au sol.  Plus haut un train de nuages file à grand vitesse, poussé par le vent venu du large : là-bas, plus loin où le regard se perd à ne rien voir comme la mer.

L’histoire se poursuivrait alors dans l’humide du sable et le lecteur ne saurait pas s’il s’agit d’un rêve, d’un souvenir évoqué, ou bien d’une scène en simultané : ici prairies et champs, là-bas une plage à marée basse. Avec les algues et leurs puces dessous, les vives qu’on redoute quand on marche pieds nus, l’ondulé du sol sculpté par les vagues, les oyats sur la dune. De la blondeur dans l’air.

Le temps est suspendu avec dedans son poids de mémoire, tantôt plume et tantôt plomb, ses interrogations, ses approximations, ses interprétations. Un train de nuages se reflète au passage dans les eaux tranquilles d’un bras de mer, prisonnier entre deux flancs de rochers. Rire des mouettes, brume sur l’horizon, frissons sur les peaux dénudées. Aujourd’hui, un drapeau vert hissé au mât près du parking s’agite. Un « rien à craindre » affiché. Pourtant pas si serein à bien y regarder.

L’histoire et ses allers-retours, ses boomerangs, ses impasses, ses lignes de fuite, ses travelings avant-arrière, ses plongées et contre-plongées. Plus un personnage arrêté dans un plan séquence.

A ce stade de la non-narration, le lecteur commencerait à subodorer un été 44. A sa façon cinéphile, à sa façon inventive, à sa façon bardée de références sur l’histoire locale, à sa façon documentaire ou ignorante. Un hier sans drapeau vert, recréé à partir d’aujourd’hui. Un aujourd’hui sans « criquets », projeté dans l’hier.

Le temps est suspendu, avec dedans toute l’acuité qui convient à la douleur et à l’observation.  Champ-contrechamp. Vagues dans les herbes, vent sur l’écume. Un exercice de discipline, ordre et soumission toute militaire. Mais au montage la possibilité d’introduire de la rébellion, de la désobéissance toute passionnée. Images recollées après bombardement.

Cruauté, insouciance, légèreté, monstruosité… fragments de passé explosés dans le champ de vision. Fragments de présent et d’avenir accrochés aux branches, accrochés aux anfractuosités des rochers. Fruits de terre et fruits de mer faits témoins de l’enfer.

Le temps est suspendu qui ne prendra pas racine. Absorbé dans la contemplation. Dedans un déluge. Et une voix qui dit tu ne sais rien et une autre voix qui dit tu sais tout.  Le film dont il est fait mention s’étire entre Nevers et Hiroshima. Rien qui ne puisse se voir ou deviner. Les faits rapportés entre prairies et rivage ont été plantés avec le pommier contre lequel un poney est appuyé dans le temps suspendu. Toujours une affaire de nuages cachée au cœur des deux intrigues. 

Plus un personnage. Son visage aux traits fins détendus. Respiration calme, attentive, suscitant l’impression de silence.

Sans prévenir il est apparu. Surprise intense mêlée au « je le savais » prononcé sans mots rien que pour soi sur un air de victoire. Juste une silhouette dans le flou dans le gris du paysage. Penser spectre à cause des circonstances mais sentir joie et ses ailes et son vol côté droit. Le lecteur comprendra un heureux présage.

En suspension un temps par procuration. Un temps d’inachevé et de sensations diluées avec dedans les voix d’un monologue. Un train de nuages ramène à un ordre du jour antérieur, immuable et gravé dans le marbre des stèles. Ce qui reste de mémoire, à cette échelle incidemment familiale, s’est caché dans des brins d’ADN. Dans ce cas le degré zéro du détachement admet seulement un parallèle en hélice. Un colimaçon cellulaire à descendre ou monter tandis qu’est donné à vivre l’instantané de deux situations séparées par une soixantaine d’années.

Il n’y a rien à dupliquer à expliquer à impliquer rien à répliquer, plus qu’à se fondre dans le suspendu d’un temps devenu uniformément inerte …

Là-bas craquements, sifflements, chaos, confusion. Ici voile de brume décroché d’un imperceptible frémissement de l’horizon, et comme une petite musique échappée de lèvres pourtant immobiles. Le lecteur a le loisir de comparer cette musique à la lumière, entraperçue au bout d’un tunnel : elle génère de la fébrilité, de l’impatience, de l’espoir, tant d’espoir !

La silhouette nommée espoir avance et traverse le temps suspendu sans trébucher. Elle a échappé au sacrifice, il s’est fait homme et parle anglais, à moins que ce ne soit américain.

 Je le savais je le savais je le savais.

Dans le souvenir ainsi ravivé, dans cet ici contemporain, oui dedans : la connaissance des conflits, y compris du futur. Un train de nuages et leurs ombres au ras du sol fauchent.

L’histoire et dedans la volonté de paix qui toujours se heurte à des murs. La conscience déchirée se fragmente : une grenade à retardement, une mine enfouie profond en soi, prête à faire jaillir le doute là où l’espoir scintillait.

Silhouette d’humanité un temps suspendue, baudruche avec dedans l’aveugle et le lâche. En sus bien étalée uniformément au sol, sous le train de nuages, la menace du massacre.

On a rien vu. On a tout vu.

Normandie

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